Intelligence Artificielle et Data en Oncologie : Comment la filière industrielle organise sa stratégie pour innover

Intelligence Artificielle et Data en Oncologie : Comment la filière industrielle organise sa stratégie pour innover

Le 26 juin dernier s’est déroulé notre 8e Café HealthTech consacré à la stratégie d’innovation de la filière industrielle face à la data et l’intelligence artificielle

Face à la masse de data en santé et au déploiement de l’intelligence artificielle, les industriels de santé doivent s’organiser pour innover. Pour débattre de ce sujet, Marco Fiorini, Secrétaire Général de l’ARIIS (Alliance pour la recherche et l’innovation des industries de santé), était l’invité de ce Café HealthTech.

Avant de rejoindre l’ARIIS, Marco a dirigé le consortium de valorisation d’Aviesan et a été conseiller à la direction de la stratégie du CEA. Il est également un ancien data analyst et pilote l’action dédiée à l’intelligence artificielle au Comité Stratégique de Filière des industries de santé.

Face aux enjeux de santé, l’ARIIS a pour mission de décloisonner la recherche privée et amplifier les synergies entre médicament, technologie médicale, diagnostic, biotechnologies et participer à l’élaboration d’un cadre propice au développement de l’innovation. Cette alliance est un consortia regroupant une vingtaine de multinationales pharmaceutiques et de diagnostics.

« Au sein de l’Alliance, on observe un intérêt unanime des membres pour le sujet de la donnée. S’il y a un sujet qui fédère tout le monde, c’est le souhait d’accéder à des données, de les valoriser, le cas échéant en mélangeant données industrielles et données publiques. L’Alliance s’est donc orientée vers l’accès aux données, l’utilisation des données, à la fois pour accélérer les métiers industriels et en inventer de nouveaux » indique Marco Fiorini.

 

La data et l’intelligence artificielle au service de la recherche

Au sein du Comité Stratégique de Filière, un programme « Intelligence artificielle et santé » a été mis en place. Il est divisé en quatre entités, dont deux cas d’usages.

Un des cas d’usage concerne le cancer, en collaboration avec l’Institut National du Cancer (INCa), et l’utilisation des données générées. « Le cancer est l’enjeu n°1 en R&D mondiale au sein de l’industrie pharmaceutique » rappelle Marco Fiorini.

Par ailleurs, l’autre cas d’usage, le projet Hu-PreciMED (mené par Servier, Oncodesign, Inter System et des pôles de compétitivité) a pour objectif de dynamiser le développement de nouvelles thérapies en valorisant les données par l’intelligence artificielle. « Il s’agit entre autres de fédérer l’écosystème, de l’hybrider entre santé et numérique pour répondre plus vite aux enjeux de demain » précise Marco Fiorini.

Au sein du Comité Stratégique de Filière, il existe plusieurs groupes de travail :

Un groupe de travail sur la valeur de la donnée : comment avoir accès à la donnée, à quel coût, comment rémunérer les producteurs de données. La rémunération est un enjeu important, comme l’indique Marco Fiorini : « Il faut être réaliste pour ne pas casser des modèles économiques et garder la motivation à produire des données de qualité. Il est fondamental que l’écosystème tout entier soit convaincu de maintenir un niveau de qualité dans la donnée. Les données, dès lors qu’elles sont de qualité, peuvent être source d’innovation : mieux diagnostiquer, créer des biomarqueurs… »

Un groupe de travail sur la valeur de preuve que des résultats issus des données publiques auront pour les institutions comme la HAS ou l’ANSM. Si les autorités réglementaires ne favorisent pas cette valorisation, « il y a un risque de vassalisation de la France, voire de l’Europe si les solutions sont imposées par d’autres grands acteurs. » souligne Marco Fiorini.

Le cas d’usage sur le cancer démarre avec une question simple : face à la masse des données produites et disponibles, comment les valoriser ? Les données aujourd’hui disponibles sont celles de la Cohorte Cancer, des registres des cancers qui permettent une distinction fine par typologie de cancer ou d’autres bases de données comme celle des variants moléculaires. « Certains industriels souhaitent également réfléchir à comment verser dans ce pot commun des données. Aujourd’hui et même si cela semble paradoxal, certaines données n’existent que dans des bases de données industrielles » indique Marco Fiorini.

Via ce projet , les adhérents de l’ARIIS travaillent sur des preuves de concept sur l’usage de ces données. Cinq thématiques ont émergé :

  • Comparaison de données de typologie différente,
  • Capacité à apparier des bases de données distinctes,
  • Partager des données : capacité pour les industriels à verser des données dans des plateformes publiques,
  • Ajouter des données économiques aux données de santé pour mesurer le reste à charge
  • Appliquer du machine learning et de l’IA sur les données publiques pour, entre autres, réfléchir à l’optimisation des séquences de traitement

La problématique du cancer est la première brique sur laquelle travaille l’ARIIS mais d’autres projets peuvent émerger autour de différentes pathologies :

  • Cardiovasculaire : prévention peut être plus efficace avec la digitalisation de données
  • Maladies rares : détection plus rapide des pathologies

Au-delà de la collecte et du traitement des données, se pose la question d’application concrète notamment pour les praticiens.

Aujourd’hui il existe beaucoup d’acteurs dans la donnée. Pour Marco Fiorini, « il est possible que pour construire l’écosystème les acteurs se focalisent sur ce qu’ils font de mieux : les industriels feront de l’épidémiologie et de la recherche pré-clinique et clinique, les équipes comme France Life Imaging généreront des données d’un nouveau type (imagerie) … Ceci permettra de délivrer le bon traitement au bon patient au bon moment avec des données de typologies nouvelles ». En d’autres termes, l’intelligence artificielle appliquée aux données collectées va permettre d’accompagner le praticien dans la phase de diagnostic et la personnalisation du traitement.

Un enjeu important va être également de déterminer la place de la France sur ce sujet de la donnée de santé. « Vu la rapidité de génération de données, il est stratégique de s’entendre avec tous les acteurs (scientifiques, médecins…) pour définir les données prioritaires à capter demain. La France peut être disruptive si elle arrive à capter des données stratégiques et à les mettre à disposition avant les autres. Nous avons besoin d’un vrai débat pour les définir » indique Marco Fiorini.

On observe aujourd’hui un véritable manque de convergence des acteurs entre scientifiques, académiques, instituts de recherche, praticiens, industriels… Le projet Cancer du CSF, bien qu’il s’agisse d’une initiative d’origine industrielle, a pour objectif de progressivement s’ouvrir à l’ensemble des acteurs pour se mettre au service des patients.

L’interaction avec les grands acteurs Français de l’IT est aussi un sujet crucial. « Nous avons 3 partenaires IT : Dassault, IQVIA et Orange Healthcare. Ils apportent notamment des idées sur les infrastructures nouvelles pour la collecte des données, des outils pour accélérer l’analyse des données, des évolutions sur le modèle économique » souligne Marco Fiorini.

Par accélérer la démarche entreprise par le CSF, il faudrait selon Marco Fiorini « tout simplement du temps. Du temps pour parler aux gens, pour comprendre les positions et les perspectives des uns et des autres. Les langages ne sont pas les mêmes entre les différents acteurs et requièrent un temps d’évolution ».

 

Rémy Teston

Expert e-santé
Buzz E-santé