« La guerre des données »; si cette expression est monnaie courante depuis quelques années quand il s’agit de partage de données personnelles, elle semble encore plus valable aujourd’hui en plein contexte de pandémie mondiale.

La majeure partie des pays développés traverse la plus grave crise sanitaire et sociétale jamais connue depuis la sortie de la Guerre Froide, voire peut-être même depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Les premiers touchés par ce raz-de-marée furent les pays asiatiques, suivis aujourd’hui par les pays européens dans l’œil du cyclone, et rejoint par le continent américain qui n’échappe pas à l’épidémie du Covid-19.

Les pays entrent peu à peu en ordre de bataille pour lutter contre cet ennemi invisible. En Asie, les mesures prises il y a plus d’un mois semblent enfin porter leurs fruits. La Chine, la Corée du Sud ou encore Taiwan, particulièrement touchés, constatent, à l’heure où nous écrivons cet article, que le nombre de cas contaminés par le Covid-19 ainsi que le nombre de décès attribué à ce même virus tend à diminuer de jour en jour.

Figure 1, Tableau de comparaison des mesures de lutte contre le Covid-19 mises en place en fonction des pays

Nous voilà face à une menace que nous pensions révolue, et pourtant ! Pour lutter contre cette pandémie, face à laquelle nous semblons impuissants, chaque État a choisi sa méthode. Si l’Europe a misé sur des mesures de confinement de la population, en France, en Italie, en Espagne ou en Grande Bretagne ; les pays asiatiques, eux, ont majoritairement parié sur un appel à la responsabilisation des populations sans confinement strict (mouvement très suivi par ailleurs), des mesures de dépistage à grande échelle et de suivi des populations via les nouvelles technologies.

Un encadrement strict des populations, quitte à déroger aux règles de libertés individuelles en matière de surveillance numérique, est-il acceptable ?

La question que nous pouvons nous poser aujourd’hui, et ce de manière légitime est la suivante : est-il éthique de sacrifier nos libertés individuelles au profit de la santé collective ?

La Chine, Taiwan ou encore la Corée du Sud ont mis en place de nombreux outils de technologie de pointe, faisant intervenir le big data ou l’intelligence artificielle, permettant non seulement de suivre en temps réel mais également de contenir les évolutions de l’épidémie. Tour d’horizon et décryptage des technologies utilisées.

La Chine, le grand partage des données de santé

L’intervention du Big Data

Le gouvernement chinois a largement incité les entreprises locales en détention de données utilisateurs à les partager. Qu’ils s’agissent de données médicales patient, de données de communications abonnés via les télécoms ou de données de déplacement voyageurs via les entreprises ferroviaires ou aéronautiques, tous ont partagé les données qu’ils avaient en leur possession.

En parallèle, à Pékin, chaque habitant est doté d’un QR code, ce dernier recense toutes les informations utiles : adresse postale, numéro de téléphone, transports utilisés … et nouveauté, depuis le début de l’épidémie, les pékinois sont tenus de signaler via ce QR code tout voyage récent dans la région du Hubei dont la capitale est Wuhan.

Ces données collectées à large échelle, une fois analysées et croisées permettent de connaître et localiser les personnes infectées par le virus. Puis, dans un second temps, de suivre leurs déplacements et d’identifier personnes qu’elles ont côtoyées. Autant de personnes potentiellement porteuses du virus pouvant de créer de nouveaux foyers de contamination, tout cela grâce au big data et à la collecte de données de masse. (1)

L’Intelligence Artificielle en renfort

L’intelligence artificielle se place également comme moyen essentiel dans cette lutte de nature épidémiologique.


Figure 2, Dépistage de la population chinoise dans les lieux publics grâce à l’intelligence artificielle © Nicolas ASFOURI / AFP

Un détecteur d’un nouveau genre a fait son apparition dans les lieux publics chinois, tels que les aéroports ou les axes routiers. Ce détecteur couplant reconnaissance faciale et thermomètre par détection infrarouge permet de mesurer à distance la température corporelle de personnes présentes dans une foule à raison de 200 détections par minute. Si la première mesure de température d’un individu s’avère être au-dessus de la normale, la personne concernée est isolée afin d’effectuer une seconde mesure et de confirmer ou infirmer la mesure initiale.

Cependant, la Chine se retrouve face à un nouveau défi. En effet, si les systèmes de reconnaissance faciale se révèlent être très efficaces en temps normal ; en période d’épidémie, la quasi-totalité de la population chinoise porte des masques de protection. Or les systèmes de reconnaissance faciale fonctionnent en plaçant des points à des endroits clés du visage. Impossible dans ces conditions pour un système classique de fonctionner.

Pour répondre à cette nouvelle contrainte, le gouvernement chinois a décidé de développer de nouveaux algorithmes capables de reconnaître des visages malgré le port du masque ou tout autre accessoire. En positionnant 14 points sur la partie découverte du visage et en les reliant les uns aux autres, le système peut identifier un individu de manière formelle.

Toujours en matière d’intelligence artificielle, le géant chinois Alibaba a missionné son institut Damo Academy pour développer un algorithme d’intelligence artificielle capable de diagnostiquer le coronavirus par une technique de tomographie. L’algorithme a été entraîné sur 5 000 cas avérés infectés par le Covid-19 et est désormais en mesure de différencier un patient contaminé par le virus face à un échantillon de patients atteints d’autres pneumopathies virales. Au terme d’une batterie de tests de validation, cette méthode s’est avérée fiable dans 96% des cas.

Réelle révolution et outil d’assistance, puisque le programme est capable de diagnostiquer un patient en moins de 20 secondes ! contre 10 à 15 min pour un médecin dans son cabinet.

La Corée du Sud, l’anticipation d’une crise sanitaire

La Corée du Sud se prépare depuis 2015 à l’émergence d’une épidémie, lorsqu’un homme d’affaire a importé dans le pays le coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS); raison pour laquelle, dès que l’épidémie s’est déclarée dans la région sud-asiatique, la Corée du Sud a choisi de lancer une production massive de tests de dépistage afin de répondre aux besoins de la population.
C’est avec une méthode combinée de dépistage et de traçage de la population que la Corée du Sud a choisi d’agir.

Le dépistage à tout prix

« Notre énorme capacité à faire des tests {de dépistage, ndlr} nous permet d’identifier les patients au plus tôt et de minimiser les effets néfastes », déclarait à la presse le ministre coréen de la santé Kim Ganglip.


Figure 3, Photo d’un drive de dépistage en Corée du Sud, © Kim Kyung-Hoon, Reuters

Le confinement des personnes contaminées est davantage individualisé, ciblé et précis. Puis, en remontant
chronologiquement dans le quotidien des personnes infectées, comme il en a été le cas en Chine, et en suivant à la trace leurs déplacements, le système a permis de détecter rapidement les personnes entrées en contact avec la personne porteuse du virus, de les isoler de manière ponctuelle et de leur proposer des tests. Les proches de toutes les personnes contaminées sont ainsi recherchées de façon systématique, avant de se voir proposer un test de dépistage. (2)

Le dépistage est permis grâce à une organisation bien rodée. Des cabines de consultation individuelles ont été installées dans les grandes ville, permettant plus de 20 000 dépistages par jour, proposés gratuitement sur présentation d’une ordonnance. Le test est réalisé en moins de 10 minutes et le patient reçoit les résultats sous 24h par SMS.

Un site internet créé pour suivre les cas contaminés autour de vous

En parallèle, un système de géolocalisation des personnes infectées est accessible sur le site coronamap.com. La carte répertorie en temps réel les personnes contaminées : en rouge les personnes contaminées depuis moins de 24h, en jaune de 24h à deux jours et en vert jusqu’à neuf jours.

Des SMS sont même envoyés à la population coréenne lorsqu’un nouveau cas est détecté près de chez eux ou de leur travail.

Figure 4, Présentation du site coronamap.com

Afin de protéger la population, le gouvernement sud-coréen a même décidé d’aller plus loin, en déclarant que tout individu ne souhaitant pas partager ses données de santé encourt jusqu’à deux ans de prison.

Taiwan, la réaction immédiate

Malgré sa situation géographique très proche de la Chine, Taïwan ne compte qu’une centaine de personnes contaminées et un mort. La communauté internationale s’accorde pour dire que Taïwan a fait preuve d’une gestion exemplaire de la crise.

Les premières mesures ont été prises sans attendre la publication des recommandations de l’OMS. Diverses mesures ont été mises en place : prise de température de chaque personne entrant sur le territoire taïwanais, quarantaine généralisée pour des groupes de voyageurs suspects, fermetures de liaisons aériennes avec des régions à risque, éducation du grand public, combat contre la désinformation, application de politiques strictes pour les écoles et les entreprises, entre autres mesures et surtout, connexion entre les bases de données de la sécurité sociale, les services d’immigration et les douanes pour relier les informations entre elles et suivre les personnes contaminées. (2) (3) (4)

Quelle que soit la méthode adoptée par les pays, trois points communs émergent :

  • Des systèmes de santé centralisés qui disposent d’une très large possibilité d’action
  • Le choix de dépistage du virus Covid-19 à large échelle

Une utilisation des nouvelles technologies pour collecter des données, les analyser, suivre l’évolution par région et contenir l’épidémie par des mesures spécifiques

Si, au départ, quelques voix se sont élevées et insurgées contre ces pratiques de collecte des données personnelles allant à l’encontre des libertés individuelles, notamment en Corée du Sud, elles se sont très vite essoufflées face à l’efficacité des mesures. Aujourd’hui, peu de personnes ne remettent en cause ces décisions. La grande majorité de la population affirme se sentir protégée face au virus et estime que leur gouvernement a bien su gérer la crise.

Si Taïwan et la Corée sont des démocraties, respectueuses des libertés individuelles, la prise en compte d’une forme d’intérêt collectif, supérieur aux contraintes individuelles momentanées, permet de mieux accepter de tels dispositifs.

Pourrait-on penser utiliser de pareilles mesures en France ?

Sans parler de divulgation de données de santé sur des plateformes de partage d’informations ou sur des sites internet de géolocalisation, à un niveau plus restreint, certains employeurs se posent la question car il est de leur devoir de protéger leurs employés et d’assurer leur sécurité. Mais ces derniers sont aussi tenus de respecter la vie privée des personnes concernées, en particulier concernant les données de santé. Ces données sont protégées par le RGPD et les dispositions du Code de la Santé Publique. (5)

Si l’Italie a indiqué le 2 mars dernier qu’il fallait s’abstenir de traiter automatiquement les données personnelles notamment les données à caractère de santé, cela relève de la responsabilité des employés d’informer leur direction du risque pour eux-mêmes et du risque qu’ils font encourir aux autres collaborateurs. (6)

La prudence est de mise en France sur le sujet de la collecte généralisée des données de santé pour les entreprises privées qui accueillent du public, loin donc des mesures pratiquées en Asie.

Le ministère du travail ayant demandé aux employés de tenir informés leur direction de tout voyage dans une zone à risque, les employeurs semblent pouvoir informer les autres collaborateurs de l’existence d’un cas de contamination potentiel. S’agissant de la révélation de l’identité du malade auprès des autres employés, la question n’est pas encore résolue.

Il n’est donc pas question pour le moment, en France, de renoncer momentanément à certaines libertés individuelles au profit du bien commun, tant la méfiance vis-à-vis des nouvelles technologies et de nos institutions restent encore généralisée.

Bibliographie
(1) Stéphane Lagarde, Coronavirus: en Chine, les nouvelles technologies pour lutter contre la maladie, RFI,
http://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20200204-coronavirus-chine-nouvelles-technologies-lutter-maladie
(2) Gilles Babinet, La technologie pour lutter contre le coronavirus : le cas de Taiwan, Institut Montaigne,
https://www.institutmontaigne.org/blog/la-technologie-pour-lutter-contre-le-coronavirus-le-cas-de-taiwan
(3) Julie Kern, Coronavirus : comment Taïwan et la Corée du Sud ont-ils réussi à contenir l’épidémie ?, Futura Santé
https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/coronavirus-coronavirus-taiwan-coree-sud-ont-ils-reussi-contenir-epidemie-80118/
(4) Dorian Malovic, Taïwan gère le coronavirus de façon exemplaire, La Croix,
https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/Taiwan-gere-coronavirus-facon-exemplaire-2020-03-06-1201082441
(5) Florence Chafiol Roxane Blanc-Dubois, La guerre contre le coronavirus justifie-t-elle tous les traitements de données personnelles notamment sur le lieu de travail ? August Debouzy,
https://www.august-debouzy.com/en/blog/1426-la-guerre-contre-le-coronavirus-justifie-t-elle-tous-les-traitements-de-donnees-personnelles-notamment-sur-le-lieu-de-travail?fbclid=IwAR1tLWTDw_Eg939jxddA5xOef2zdCn_EFYzn0KVuY6BWG3Ky7sK-bookTyg
(6) Coronavirus (Covid-19) : les rappels de la CNIL sur la collecte de données personnelles, la CNIL,
https://www.cnil.fr/fr/coronavirus-covid-19-les-rappels-de-la-cnil-sur-la-collecte-de-donnees-personnelles?fbclid=IwAR1tLWTDw_Eg939jxddA5xOef2zdCn_EFYzn0KVuY6BWG3Ky7sK-bookTyg

Mathilde Pasko
Consultante TechToMed
mathilde.pasko@techtomed.com